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Joyeux Nowrouz !
Texte et photos Reza A. Naderi

Le Nouvel An iranien fêtera le retour du printemps dans plus d’une dizaine de pays. Reza se souvient des rituels qui rythmaient son enfance. Regards croisés, ouzbek et perse, autour d’une même tradition millénaire.
 
Scène de liesse entre Iraniens sur la route verdoyante qui mène à la mer Caspienne

A l’approche du 21 mars me reviennent les images d’enfance de ces scènes inoubliables comme en connaissent ici les enfants lors de fêtes tant attendues, rêvées, imaginées. Car Nowrouz (traduisez « jour nouveau »), premier jour du printemps, est à la fois le Noël et le Nouvel An iranien. Plus d’un mois à l’avance, je me souviens qu'avec mes cousins et cousines on spéculait sur les cadeaux que l’on devait recevoir. Grand chamboulement aussi que ce Nowrouz où le vocable « nouveau » trouvait à nos yeux un sens total, radical, la nouveauté se traduisant dans les garde-robes entièrement refaites, les chambres redécorées, la maison nettoyée pour un « toilettage de printemps » sans précédent.
  Je me souviens d’un jour où mon oncle paternel nous prit par la main, mon grand frère et moi, pour nous emmener dans l’avenue Lalehzar, grande artère du centre ville de Tehran, pour nous faire confectionner par un tailleur de sa connaissance deux superbes costumes sur mesure. Il fallait que les tenues soient impérativement livrées avant le Nowrouz et mon oncle ne manqua pas à cet égard de faire les mises en garde nécessaires au tailleur afin qu’il tienne les délais. S’ensuivit nombre d’allers et retours à l’atelier jusqu’à ce que, d’essai en essai, de faux bonds du tailleur en menaces de mon oncle, les costumes flambant neufs soient enfin achevés dans les temps. Nowrouz, c’était une grande affaire !


 
 

Il nous fallait, en particulier, surveiller l’instant où le calendrier allait basculer. Car il n’était pas question seulement de date mais aussi d’heure, de minute, de seconde. Un calcul précis annonçait chaque année, à la radio, le moment exact où le soleil entrait dans le signe du Bélier : à telle heure, telle minute, telle seconde… que ce soit du jour ou de la nuit. Aussi, certaines années, nos parents réglaient le réveil pour que nous nous levions au cœur de la nuit afin de ne pas manquer le passage à la nouvelle année.

Allumer le feu… un mercredi par an !

A l’heure indiquée nous prenions tous place, plus ou moins somnolents, autour de la table sur
laquelle étaient disposées des chandelles éclairant
 
le paysage inoubliable du « Haft Sin ». C’est ainsi qu’on désigne les « sept S », sigles évoquant les ingrédients symboliques destinés à fêter la nouvelle année : fruit du jujubier, pièces d’or, fleur d’hyacinthe, pommes rouges... On y disposait également des fleurs, des sucreries, des fruits secs, un grand miroir, des œufs colorés, un bocal dans lequel virevoltait un poisson rouge, un Coran, un Chahnameh (épopée du « Livre des Rois »), un « Divan » (somme poétique) du divin Hafez, le plus lyrique des poètes persans.

Nous comptions les secondes les unes après les autres jusqu’à ce que résonnent les percussions et clairons traditionnels annonçant la « renaissance du monde ». Les « Sâl-e now mobârak » (« Bonne année nouvelle ») fusaient.

Miniature persane inspirée de la dynastie Kadjar (19e s) représentant une belle iranienne préparant une nappe festive dans la ville d’Ispahan. Une image qui pourrait s’inscrire dans l’imagerie propre aux festivités du Nowrouz, le Nouvel An persan.    Puis retour au lit, malgré le sommeil impossible à retrouver, la tête pleine d’images de cadeaux, le cœur impatient, dans l’attente des festivités à venir.

Journée chargée le lendemain car il fallait rendre visite à tous les aînés. Nous suivions le rite sans broncher car il était porteur de nombreux présents à recevoir : jouets, gâteaux et bonbons, vêtements… Et surtout, dans une petite enveloppe, des billets ou des pièces tout neufs, sortis droit de la banque, qui s’entassaient dans nos poches à mesure que nous alignions les visites chez les grands parents, grands oncles, grandes tantes, amis, connaissances…
Opération de comptabilité obligée, entre chaque rendez-vous, pour savoir qui avait ramassé le plus gros magot !

Mais les fêtes, en réalité, commençaient déjà dès le mercredi précédant le Nowrouz. Ce mercredi-là, nommé le « Thahar Chanbeh Souri » (« Mercredi de liesse »), à la nuit tombée, on faisait brûler dans les rues de petits bûchers faits de ronces et buissons du désert, par-dessus lesquels on bondissait en répétant la phrase : «Sorkhi-ye to azman, Zardi-ye man az to » (« A moi tes couleurs, à toi ma pâleur»).


Le feu venait ainsi revigorer la nature et les hommes se libéraient par ces cabrioles fantasques des dernières séquelles de la vieille année sur le point de rendre l’âme.

Un grand pique-nique national

Rite antique enraciné dans la mémoire collective, ce mercredi endiablé rendant un culte aux principes de lumière et de renaissance, puisant dans de vieilles traditions zoroastriennes, reste à n’en pas douter le ciment festif de tout un peuple.
 
 Le Daryatcheh-ye Namak, au sud de la ville sainte de Ghom, déployant sous les pieds d’étonnantes formations polygonales de sel.

 Lors de cette soirée, de jeunes enfants s’égayaient dans les ruelles pour se cacher derrière les portes et frapper énergiquement avec des cuillers, sur le dos de casseroles et autres ferrailles (« Debout les morts ! »), afin de se faire inviter dans les demeures et de se voir offrir des bonbons et des gâteaux. Halloween n’a donc rien inventé !

Autre grand moment, le 13 du mois de Farvardin, premier mois du calendrier persan, donnait lieu, dans tout le pays, à des piques niques monstres à la campagne. L’incontournable rituel consistant à balancer en pleine nature (pour les sans-gêne depuis la fenêtre même de leur voiture) des fagots (les « sabzehs ») constitués de blé ou de lentilles ayant germé tout le mois dans les maison et absorbé, comme le veut la tradition, toutes les ondes mauvaises.

Bon débarras ! Avec les herbes « épongeuses » de mauvais esprits on se libérait définitivement des influences néfastes. L’année vieille est morte, vive la nouvelle année !

   Bien après les années de jeunesse et d’adolescence, quand on met de côté l’obsession des cadeaux comme quand ici on cesse de croire au Père Noël, je gardais néanmoins en souvenir un principe que je tenais pour remarquable entre tous. Nowrouz, jour du renouveau, devient naturellement aussi le jour de tous les pardons et des réconciliations. Les amis brouillés oublient leurs rancunes et on prend tous de nouveaux départs. Il faut que le recommencement soit parfait, net, total…

Cette idée du renouveau de l’homme accompagnant celui de la nature trouvait à mes yeux une résonance qui dépassait celle des religions «établies». Ou bien peut-on évoquer une religion «première», la plus communément partagée par le genre humain ?
Toujours est-il que l’on constate, aujourd’hui, une étonnante vitalité de cette fête de Nowrouz que les conquêtes perses, depuis les rois achéménides (vers 650 av. J.-C.), ont contribué à répandre dans cette région du globe.

 
 

 Reflets culturels entre Iran et Ouzbekistan
 
Ainsi, dans les tout prochains jours, le retour du printemps sera aussi bien célébré dans les hauts plateaux du Kurdistan, dans les villages afghans les plus reculés, dans les steppes ouzbeks ou dans les montagnes tadjiks.
La tradition est restée plus vivace que jamais et les dogmes comme les bureaucraties étatiques n’ont su en venir à bout. Au Kurdistan par exemple, l’état turc a déclaré forfait, n’ayant pu récupérer à son compte cette fête qu’elle a voulu « ottomaniser ». Les tenants d’un Islam sourcilleux et austère ont suivi le même chemin. Et on a assisté ces dernières années, dans les grandes villes
 
iraniennes, à des célébrations sans précédent de la grande fête du printemps. Quelque 3000 ans d’âge et toutes ses dents…

Le Nowrouz devient alors l’occasion de redécouvrir les pays ayant adopté cette signature culturelle. Et des tour-opérateurs en font un argument de vente fort séduisant. Avec les grands rassemblements autour du « Bouz kachi » par exemple, ce polo des cavaliers des steppes où la balle est remplacée par une outre de chèvre, exercice martial ayant échauffé l’imagination de plus d’un grand voyageur. L’Ouzbekistan, pays voisin qui fut un temps une vitrine prestigieuse de l’empire perse, est une de ces destinations qui méritent d’être visitées durant cette période.

 Statue de Pahlavan Mahmoud, véritable personnage emblématique (15e s) de la cité de Khiva, brave parmi les braves, lutteur fameux, rebouteux et poète à ses heures.    
Les diaporamas de ce « coup de cœur » permettent des croisements ou mises en parallèle entre les paysages et les portraits qu’on y rencontre. D’une part l’Iran, avec sa culture et sa langue d’origine indo-européenne, d’autre part l’Ouzbekistan avec ses racines ouralo-altaïques. D’une part les déserts du Kevir et du Lout, d’autre part le désert du Kizil Koum. D’une part le Lac Salé aux étonnantes formations de sel, d’autre part le lac du Haïdarkoul et ses paysages intemporels. Mer Caspienne d’une part, mer d’Aral d’autre part. Et que dire de ces mosquées, à Ispahan côté iranien et à Samarkande côté ouzbek, sommets de raffinement artistique du monde arabo-musulman ?

Vue du Damavand, le plus haut sommet d’Iran et du Moyen-Orient, depuis le camp de base de la « Bergerie ».

 

 
 D’un pays à l’autre tout est à redécouvrir, abstraction faite d’images récurrentes d’une actualité obsessionnelle tournée vers les effets émotionnels et le spectaculaire. Pour s’y rendre soi-même, voir de ses propres yeux et partager ces moments intenses de renouveau. Joyeux Nowrouz à tous !
 
Ils m’y ont déjà emmené
• Pour l’Iran : Allibert (www.allibert-trekking.com), sur place l’agence Caravan Sahra (www.caravansahra.com)
• Pour l’Ouzbékistan : La Balaguère (www.labalaguere.com), sur place l’agence Zamin Travel (http:// voyager.ouzbekistan.free.fr)

 

 


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